Considéré depuis longtemps dans les stratégies “d’appoint” pour traiter la dépression ou le trouble bipolaire, les hormones thyroïdiennes font l’objet d’un regain d’intérêt. Mais que disent les données récentes ?
Une vieille piste… qui revient dans le radar
L’idée d’utiliser des hormones thyroïdiennes pour renforcer l’effet des antidépresseurs n’est pas nouvelle. Dès les années 1970, plusieurs études suggéraient que la triiodothyronine (T3) pouvait accélérer ou “booster” la réponse aux tricycliques. Depuis, cette stratégie a survécu par à-coups dans les recommandations, sans jamais devenir grand public. En 2022, une méta-analyse réseau a relancé le débat : malgré un niveau de preuve modeste, l’ajout de T3 semble améliorer les chances de réponse en cas de dépression résistante.
Mais dans quelles indications précises ? Et qu’en est-il des fortes doses de T4, notamment dans le trouble bipolaire atypique ?
Dépression résistante : une efficacité modérée mais réelle pour la T3
Les dernières données suggèrent que la T3 (liothyronine) peut apporter un bénéfice chez des patients ayant échoué à plusieurs antidépresseurs. Un essai contrôlé mené auprès de 124 patients a montré des taux de réponse de 70% sous sertraline + T3, contre 50% sous sertraline seule – sans surcroît d’effets indésirables.
Mais attention : un essai plus récent n’a pas retrouvé cet effet lorsqu’on ajoutait la T3 dès le début du traitement. L’effet “accélérateur” semble donc dépendre du moment où l’hormone est introduite, du type d’antidépresseur utilisé, voire du profil hormonal du patient.
La T3 est désormais reconnue comme stratégie “de niveau 2” dans les recommandations APA, NICE, CANMAT et WFSBP. Elle est également recommandée en 2nd intention dans les recommandations françaises de l’AFPBN (2024). Elle reste peu utilisée en pratique – souvent en raison de son statut hors AMM (hors autorisation de mise sur le marché) et d’un manque d’habitude des cliniciens.
Une piste inattendue : la T4 à très haute dose dans le trouble bipolaire
Si la T3 reste la référence historique dans la dépression, une autre stratégie plus récente fait parler d’elle : l’utilisation de lévothyroxine (T4) à fortes doses dans les troubles bipolaires résistants, notamment les formes dites « subthreshold » (sous-seuil) ou à cycles rapides.
Ce protocole repose sur une hypothèse intrigante : certains patients présenteraient une hypothyroïdie intracellulaire cérébrale – non détectée par les bilans sanguins classiques – qu’on pourrait corriger en “saturant” les récepteurs avec de la T4 à dose supra-physiologique. Résultat : une stabilisation de l’humeur, sans pour autant induire de thyrotoxicose périphérique marquée.
Le protocole Zamar
Développé à Londres, par notre confrère Andy Zamar, ce protocole combine de la T4 à haute dose (jusqu’à 300–500 µg/j) et des séances de rTMS. Sur une cohorte de 55 patients bipolaires subsyndromiques, 96,4 % ont atteint la rémission clinique, avec un effet impressionnant sur le fonctionnement quotidien. Aucun virage maniaque n’a été observé. Les patients tolèrent généralement très bien ces doses, probablement grâce à un ratio T4/T3 élevé mais un T3 libre qui reste stable.
Autre point fort : chez plus de la moitié des patients, la T4 était finalement utilisée en monothérapie, sans recours à d’autres psychotropes.
Quelle place aujourd’hui dans les recommandations ?
La T3 figure dans les guidelines majeures comme stratégie d’augmentation en deuxième ligne. La T4 à haute dose, quant à elle, commence à faire son apparition dans des protocoles plus spécialisés. La 15ᵉ édition du Maudsley Prescribing Guidelines (2023) cite explicitement le protocole Zamar comme option thérapeutique pour les troubles bipolaires résistants – un signe fort.
En parallèle, des revues systématiques concluent que la T4 HDT est efficace, bien tolérée et sans induction maniaque rapportée dans les essais contrôlés. Son emploi reste cependant réservé aux spécialistes expérimentés, avec un suivi biologique rapproché (TSH supprimée, T4 libre très élevée, T3 stable).
En pratique : prudence, mais une piste à ne pas négliger
L’utilisation des hormones thyroïdiennes en psychiatrie ne doit pas être considérée comme un résidu du passé. Elle repose sur des bases neurobiologiques cohérentes (sensibilité accrue aux catécholamines, modulation de la neuroplasticité) et un niveau de preuve suffisant pour justifier leur place dans l’arsenal thérapeutique.
Chez certains patients, notamment ceux présentant une dépression partiellement résistante avec un profil hormonal borderline, ou un trouble bipolaire instable malgré les traitements classiques, un essai de T3 (voire de T4 à dose élevée sous contrôle spécialisé) peut représenter une stratégie pertinente à condition de respecter ces bonnes indications, d’assurer une surveillance rigoureuse et d’en discuter avec le patient.
En résumé :
-
T3 : utile en adjonction dans la dépression résistante, bien tolérée, recommandée mais rarement utilisée.
-
T4 haute dose : stratégie émergente dans le trouble bipolaire subthreshold, associée à des résultats prometteurs, notamment en combinaison avec la rTMS.

No responses yet