Antipsychiatrie 3.0 : comment on a cassé la psychiatrie

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Trigger Warning : cet article ne reflète que l’avis de son auteur et n’engage en aucun cas NeuroStim ou ses autres employeurs, pas plus que ses confrères / consœurs. 

Aussi curieux que cela puisse paraitre, pendant longtemps, aller voir un psy : c’était « chic ».

Cela disait quelque chose de la curiosité intellectuelle, de la complexité des âmes, de cette part de soi qu’on voulait explorer. Le psychiatre, était alors généralement confondu avec le psychanalyste, une figure culturelle, presque romanesque, un mélange de confidence, de mystère et de verbe. On le retrouvait dans les films de Woody Allen, dans les colonnes de certains journaux, dans les salons où l’on devisait sur l’inconscient.

On retrouve la figure de ce gentils « psy » aujourd’hui dans le numéro spécial du Monde Diplomatique consacré à la Santé Mentale, et sous-titré « Symptômes d’un monde fêlé ».

Ce sous-titre à lui seul donne le ton : on sent venir la défense des théories sociales de la psychiatrie et on a l’intuition qu’on va avoir droit aux mêmes rengaines antipsychiatriques sur « la science c’est mal, d’ailleurs la science n’a rien apporté à la psychiatre, seule la relation et la parole comptent vraiment ». Mais peut-être qu’on se trompe, alors on va lire attentivement ce numéro spécial, en espérant y voir une analyse nuancée, informée, où la pensée ne se résume pas à une nostalgie du divan.

Mais très vite, le soupçon se confirme : derrière les apparences d’un dossier sur la santé mentale, ce numéro déroule une rhétorique bien rodée, celle d’une psychiatrie vue comme instrument de domination, où la biologie serait suspecte, la science compromise, et le soin réduit à un commerce d’âmes perdues.

Et là, on comprend qu’on ne s’était pas trompé.

 

Alors on se propose de réaliser une analyse critique de trois des articles centraux de ce numéro, histoire de contre-argumenter et surtout d’expliquer en quoi ces textes relèvent plus de la propagande que de l’analyse. Non pas parce qu’ils défendent un point de vue (tout texte en défend un) mais parce qu’ils le dissimulent derrière les apparences du reportage, de la réflexion ou de la “mise en perspective historique”.

En réalité, ces articles procèdent d’une même matrice idéologique : la méfiance viscérale envers la psychiatrie moderne, dès lors qu’elle s’appuie sur des données, des protocoles ou des outils objectivables. Ils réenchantent un passé fictif où la parole guérissait tout, où la folie était poésie, et où les psychiatres, rebaptisés “soignants” pour faire plus doux, vivaient hors du monde et de la science.

C’est donc moins un dossier sur la santé mentale qu’un procès en hérésie contre la psychiatrie scientifique, où se succèdent trois chefs d’accusation :

  • La psychiatrie aurait « vacillé » en renonçant à son humanisme originel (Emmanuel Venet),
  • Les antidépresseurs seraient une gigantesque imposture pharmaceutique (Ariane Denoyel),
  • La recherche translationnelle serait sous l’influence de l’industrie et du néolibéralisme (Anne Waeles).

Trois variations sur un même thème : le soupçon travesti en esprit critique.

Voyons donc, un par un, comment ces textes recyclent les vieux réflexes de l’antipsychiatrie, tout en prétendant la défendre contre elle-même.

1. Le mythe du paradis perdu

À lire Emmanuel Venet, on pourrait presque croire que la psychanalyse soignait la schizophrénie et que finalement « c’était mieux avant ». Son texte, « Comment la psychiatrie a vacillé » qui se veut une fresque historique sur la dérive managériale de la psychiatrie s’apparente surtout à un requiem pour une époque qui n’a jamais existé.

On y relate (encore et toujours) la vieille fable d’une psychiatrie « humaine » trahie par la science, d’un monde hospitalier fraternel détruit par le néolibéralisme et les neurosciences. Cette rhétorique fonctionne parce qu’elle flatte un imaginaire collectif : celui d’une médecine perdue, artisanale, presque romantique, où le lien soignant-soigné aurait suffi à guérir la maladie.

Sauf que ce prétendu âge d’or … n’a jamais existé. Dès le départ le système était saturé et inégalitaire.

Alors certes, la sectorisation s’est littéralement effondrée sous le poids des coupes budgétaires et de l’indifférence politique et on ne peut que saluer ceux qui dans les années 1960 avaient eu une intuition juste (rapprocher le soin du patient). Mais il n’y a jamais eu les moyens de ces ambitions et quand on y regarde bien, l’espoir de la psychiatrie de secteur ne s’est jamais concrétisé.

Derrière la mythologie du “secteur”, il y a eu deux mouvements parallèles… et inversés.

  1. Le premier consistait à expliquer qu’il fallait à tout prix éviter l’hospitalisation, maintenir les patients “dans la cité”, et faire de l’institution un recours ultime. C’était l’époque où l’on jurait que “la ville soignerait mieux que l’hôpital”. On a fermé des lits par milliers, au nom de la liberté du patient et de la désaliénation, bien avant que le moindre manager ne vienne parler de rationalisation. On voudrait aujourd’hui faire croire que c’est la faute de l’hôpital-entreprise, alors que cette logique était inscrite dès l’origine dans le discours sectoriel : moins d’hospitalisations, plus d’ambulatoire, même si les structures de ville n’ont jamais été créées pour absorber le flux. Le modèle italien de Trieste, souvent cité en exemple, en est la caricature : on a remplacé la chronicité hospitalière par la chronicité à ciel ouvert.
  2. Le second mouvement, inverse et tout aussi pervers, a consisté à morceler la psychiatrie en territoires hermétiques : une adresse = un secteur, avec interdiction explicite d’aller se faire soigner ailleurs. Ce système, censé rapprocher le soin du citoyen, a surtout créé des fiefs, des bastions, des baronnies. À une rue près, le patient ne relève pas du même service, n’a pas accès aux mêmes soins, ni aux mêmes moyens. Certains secteurs sont dynamiques, ouverts aux innovations, capables de proposer psychothérapies, pharmacologie moderne, rTMS ou soins intégrés. D’autres sont restés figés dans les années 1970, saturés de dogmes et de neuroleptiques. Ceux qui ont le malheur d’habiter du “mauvais côté de la rue” découvrent à leurs dépens qu’en psychiatrie, la carte postale humaniste du secteur cache une réalité féodale.

Le secteur lui-même a fait le lit de services débordés, des files d’attente interminables, et des patients livrés à des structures en ruine. Ce n’est pas le progrès scientifique qui a détruit le lien, c’est l’abandon institutionnel.

L’auteur préfère transformer cette faillite politique en tragédie philosophique : la perte du sens, la froideur du monde moderne, la “psychiatrie managériale”. Ce glissement rhétorique est commode puisqu’il déplace la responsabilité de l’État vers la science, ce n’est plus la faute des décideurs, c’est celle des chercheurs. À chaque fois que la réalité contredit la nostalgie, on accuse la biologie…

Le cœur idéologique de son texte se révèle au moment où il évoque les fameuses « psy wars ». Il écrit : « Dans les pays anglo-saxons, des querelles féroces — les psy wars — avaient éclaté entre partisans de la psychanalyse et tenants des modèles cognitifs ou neuroscientifiques ; cette guerre idiote éclate plus tard en France, pour atteindre un haut niveau d’intensité dans les années 2000. Il s’agit de disqualifier en bloc l’héritage freudien pour imposer une psychiatrie prétendument scientifique. »

Cette seule phrase condense l’ensemble du problème. D’abord par le lexique (“guerre idiote”, “prétendument scientifique”) neutralise d’emblée le débat alors même que c’est plutôt une bonne chose de combattre ce qui ne repose sur rien de scientifique. Ensuite vient l’inversion accusatoire : celui qui défend une doctrine non falsifiable accuse les autres d’imposer la leur (lol), et enfin par la posture victimaire : la psychanalyse, qui a dominé la psychiatrie française pendant un demi-siècle, se déguise en courant opprimé. C’est assez balèze comme pirouette.

Le procédé est classique : l’idéologue se dépeint en dissident pour mieux masquer qu’il parle du trône. Pendant que d’autres pays discutaient d’efficacité et de données, la France se déchirait pour savoir si l’autisme était lié à une névrose de la mère…

Le plus beau dans cet article vient lorsque l’auteur décrit la médecine fondée sur les preuves comme une “pratique standardisée où l’intuition n’a plus guère de place”. Caricature grossière de l’EBM qui n’a jamais exclu le jugement clinique (cf. cet article).

Ce que Venet appelle “intuition”, c’est au contraire très souvent ce que les patients ont payé très cher : des années d’errements, des interprétations sauvages, des diagnostics “structurels” sans issue thérapeutique. A un moment ça serait pourtant pas mal de rappeler que la rigueur scientifique n’est pas l’ennemie de l’humanité : c’est sa protection contre la toute-puissance du soignant.

Puis vient l’inévitable charge contre les TCC, présentées comme “le bras armé de l’économie du bonheur”. Cette association rhétorique (entre économie, productivisme et thérapie) relève du procédé conspirationniste : il ne s’agit plus d’analyser les résultats, mais de disqualifier la démarche en l’associant à un “programme politique”. On s’en fiche de savoir que ces thérapies sont les plus évaluées et les plus transparentes, ce qui compte c’est de les caricaturer en machine à normaliser les esprits.

En réalité, Venet ne défend pas la psychiatrie, il défend une vision romantique de la maladie, où le patient reste intéressant tant qu’il reste malade, alors que la science, elle, s’acharne à le rendre banal, pour le rendre libre.

Les psychotropes, la neuromodulation, la recherche translationnelle ne déshumanisent pas : elles rendent à chacun la possibilité d’une vie sociale, d’un emploi, d’un couple.

En résumé, cet article vacille entre nostalgie et fantasme. Il ne dénonce pas la déshumanisation de la psychiatrie, il regrette seulement qu’elle ait cessé d’être un territoire réservé aux poètes du transfert.

La psychiatrie n’a pas vacillé, c’est juste qu’elle a cessé de s’abriter derrière des concepts fumeux et qu’elle a commencé, enfin, à soigner.

2. Le procès des médicaments

L’article d’Ariane Denoyel s’ouvre comme une enquête scientifique et se referme comme un tract. L’autrice y déroule un scénario de téléfilm (je caricature un peu, mais je ne vois pas pourquoi les auteurs du Diplo seraient les seuls pouvoir faire ça) : une grande étude américaine (Star*D) aurait été manipulée, les antidépresseurs seraient inefficaces, les chercheurs corrompus, et les patients dupés.

Ce qui pourrait être une réflexion utile sur la transparence des essais cliniques se transforme (très) rapidement en procès global de la psychiatrie biologique.

Disons-le tout de suite, oui, Star*D comportait des biais méthodologiques.

Mais, non, cela ne remet pas en cause les centaines d’essais indépendants réalisés depuis. Les méta-analyses les plus robustes confirment que les antidépresseurs augmentent significativement les taux de réponse et de rémission par rapport au placebo, surtout dans les dépressions sévères. La nuance n’intéressant pas grand monde, on va favoriser le frisson du complot pharmaceutique à la complexité de la donnée.

L’article cultive surtout une confusion savamment entretenue entre critique scientifique et négation idéologique. Si on le lit un peu vite, on en sort avec la conclusion, en gros, que les antidépresseurs “ne sont pas plus efficaces qu’un effet placebo”, qu’ils “provoquent la maladie qu’ils prétendent soigner” ou qu’ils “tuent plus qu’ils ne guérissent”…

À ce niveau de rhétorique, on n’est plus dans l’analyse mais dans le récit apocalyptique. L’autrice cite systématiquement les figures les plus radicales du mouvement anti-médicamenteux (Joanna Moncrieff, Peter Gøtzsche, Sébastien Ponnou) sans jamais mentionner leurs réfutations.

A titre d’exemple, l’article sur la Sérotonine de Moncrieff, qui est utilisé par les journalistes à chaque fois que leur but est de nier l’intérêt des antidépresseurs, est moqué par a peu près l’intégralité des chercheurs, qui le mettent à peu près au même niveau que les « études » affirmant que le cancer se soigne avec du jus de betterave. L’article avait été débunké ici.

Alors évidemment que la psychiatrie, comme toute discipline médicale, a besoin de rigueur et évidemment qu’il faut exiger plus de transparence des laboratoires, mieux informer les patients, et limiter la prescription dans les dépressions légères, tout le monde en convient.

Mais prétendre que les antidépresseurs “ne servent à rien” relève du mensonge pur et simple, et d’un cynisme social rare, quand on pense à ce que ces traitements ont permis : des millions de vies stabilisées, d’hospitalisations évitées, de suicides empêchés.

L’article évoque à ce sujet “l’affaire 329”, sur la paroxétine quand un laboratoire avait, au début des années 2000, enjolivé les résultats d’une étude chez l’adolescent. Ce fut un scandale scientifique réel, et c’est précisément parce que la communauté scientifique a réanalysé les données, reconnu les biais et publié les corrections, qu’il est devenu un cas d’école de transparence. Mais cette autocritique devient paradoxalement la preuve que “tout est faux” : la science corrige ses erreurs, donc la science ment. Une logique circulaire imparable, à mi-chemin entre la rhétorique complotiste et le sophisme de la défiance.

Alors pourquoi c’est dangereux de faire ça ? Parce que la peur tue.

Pour rappel, en 2004, la Food and Drug Administration (FDA) américaine a ajouté sur tous les antidépresseurs un encadré noir, le fameux « Black Box Warning » mentionnant un risque accru d’idées suicidaires chez les enfants et les adolescents. Cette décision venait de quelques études isolées (notamment sur la paroxétine et la fluoxétine) montrant une augmentation de pensées suicidaires transitoires en tout début de traitement, comparée au placebo. Aucun sur-risque de suicide avéré, juste un signal de vigilance, mais sous la pression médiatique et judiciaire, l’agence a préféré sur-réagir : avertissement maximal, communication anxiogène, et une série de titres de presse catastrophistes type “Les antidépresseurs rendent suicidaire”.

Résultat immédiat : les prescriptions d’antidépresseurs chez les moins de 18 ans ont chuté de 20 à 30% dans les pays occidentaux.

Et quelques mois plus tard, on a constaté ce que tous les cliniciens craignaient : le taux de suicide des adolescents a augmenté.

D’après plusieurs analyses (notamment Gibbons et al., American Journal of Psychiatry, 2007 et Lu et al., BMJ, 2014), cette hausse coïncidait précisément avec la chute des prescriptions. Autrement dit : en voulant prévenir un risque hypothétique, on a provoqué un drame réel. La FDA a fini par changer sa mise en garde, reconnaissant que le Black Box Warning avait eu un effet contre-productif. L’OMS, le CDC et les principales sociétés savantes en psychiatrie ont publié des communiqués soulignant que le rapport bénéfice/risque des antidépresseurs restait largement positif, même chez les jeunes, à condition d’un suivi clinique attentif.

Cet épisode est devenu un cas d’école de ce qu’on appelle le “paradoxe de précaution” : une mesure prise au nom de la sécurité qui finit par aggraver le danger. C’est aussi la démonstration, implacable, que diaboliser les antidépresseurs coûte des vies…

Et c’est globalement ce que fait l’article de Denoyel qui vend au lecteur l’idée réconfortante que la souffrance psychique n’est qu’un produit de l’industrie, et que la science est, par essence, corruptrice. Une posture confortable, mais profondément irresponsable. Car pendant qu’on débat des intentions des chercheurs, des patients réels (souffrant de dépression, suicidaires, angoissés) hésitent à se soigner ou arrêtent leurs traitements, convaincus qu’ils sont victimes d’une manipulation planétaire.

La science n’a pas réponse à tout. Mais elle reste la seule méthode qui accepte d’avoir tort. Ce que le Monde diplomatique confond avec la faiblesse d’un modèle, c’est en réalité sa force : la possibilité d’évoluer, de se corriger, et de s’améliorer.

Et c’est peut-être cela, au fond, que certains ne pardonnent pas à la psychiatrie moderne : d’avoir cessé de croire que la vérité sort d’un divan pour accepter qu’elle puisse aussi se mesurer, se tester, se prouver.

3. Quand la recherche devient coupable

L’article d’Anne Waeles, « Une psychiatrie sous influence », illustre à la perfection cette manie contemporaine qui consiste systématiquement à transformer la moindre recherche biomédicale en soupçon de collusion avec l’industrie pharmaceutique.

Le raisonnement est simple (mais un peu paresseux) : si un programme de recherche reçoit des fonds privés, c’est qu’il est vendu. Mais ça va plus loin : si on parle de biomarqueurs, c’est qu’on prépare la marchandisation de la maladie,  si on coopère avec l’industrie, c’est qu’on trahit la cause des patients.

Mon dieu, mais dans quelle autre spécialité médicale aurait-on le droit à autant de caricature ?

Quand un laboratoire développe une immunothérapie anticancéreuse en partenariat avec une fondation hospitalo-universitaire, personne n’y voit une trahison morale ou une dérive néolibérale : on s’en réjouit, on en parle dans Nature, on espère la prochaine avancée. Personne n’accuse les oncologues d’avoir “dénaturé l’oncologie” parce qu’ils collaborent avec des labos pour sauver des vies.

Mais en psychiatrie, la simple idée de coopérer avec un industriel déclenche les cris d’orfraie. Comme si la souffrance psychique devait rester un sanctuaire inviolable, à l’abri de toute méthode, de tout progrès, de toute preuve. En d’autres termes, dès que la psychiatrie cherche, elle devient suspecte.

L’autrice déroule son argumentaire sur le ton faussement objectif du grand reportage, et tout y passe : les « centres experts », les « tests cognitifs », les « prises de sang », le « diagnostic génétique ». On sent poindre la peur de la donnée, cette idée qu’un marqueur biologique viendrait menacer la poésie du symptôme.

À lire Waeles, on croirait que découvrir un biomarqueur, c’est trahir l’âme humaine.

Le paradoxe est rigolo : quand la recherche en psychiatrie ne produit rien, on l’accuse d’être impuissante et quand elle produit quelque chose, on l’accuse d’être corrompue.

Le simple fait d’obtenir un financement privé (pourtant indispensable dans un domaine où les budgets publics s’effondrent) devient une preuve de culpabilité, et le jour ou le public donne des fonds (les 80 millions du PEPR Propsy) cette fois c’est que c’est un complot, une manipulation, un « accaparement » qui aurait pu servir à d’autres…

Sérieusement ? Elle s’est un peu renseignée sur le paysage de la recherche en psychiatrie en France ? À qui voulait-elle qu’on confie ces crédits ? Aux secteurs qui ne disposent ni d’ingénierie de recherche, ni de structure de data management, ni de coordination scientifique ?

La recherche, c’est pas un hobby, c’est un métier.

Monter un essai multicentrique, rédiger un protocole, passer les CPP, structurer un data hub, recruter, analyser, publier, tout cela suppose des années d’expérience, des compétences, une organisation.

Croire qu’on peut “redistribuer” 80 millions d’euros pour que d’autres fasse de la recherche “authentique” (sur la psychanalyse donc ?), c’est confondre la démocratie scientifique et le bricolage.

En France, il existe précisément deux ou trois structures capables de conduire ces projets à échelle nationale, FondaMental en fait partie. La critiquer est légitime (et il y a plein de critiques à faire) mais la dépeindre en marionnette de Big Pharma relève de la caricature.

Le passage le plus révélateur est celui où l’autrice décrit la fondation FondaMental comme une “organisation semi-publique” financée à la fois par l’État et par des entreprises comme si c’était une tare. Pourtant ce mélange est plutôt censé être une richesse. On comprend finalement que le privé c’est « le mal » et que tout ça n’est qu’un vilain complot néolibéral.

On oublie juste que sans ce modèle de cofinancement, il n’y aurait tout simplement plus de recherche clinique sur la Psychiatrie en France (sauf quelques PHRC heureusement mais qui sont loin d’être suffisants).

A la fin, Waeles prétend s’inquiéter du “réductionnisme biologique”. En réalité, elle plaide pour le maintien du flou, ce confortable entre-deux où l’on ne démontre rien, mais où l’on peut tout interpréter. Elle cite François Gonon et sa “rhétorique de la promesse”, comme si l’espoir scientifique était devenu un mensonge marketing. Oui, la science fait des promesses : promesse de trouver un jour quelque chose. Mais ce n’est pas une faute morale, c’est une méthode : formuler des hypothèses, les tester, les réfuter, les reformuler. Mais dans le Diplo, la promesse scientifique est un péché, tandis que l’affirmation idéologique devient vertu.

Le passage sur la “psychiatrie de précision” est révélateur de cette peur de la modernité. L’ambition de comprendre les profils biologiques, cognitifs et environnementaux des troubles mentaux devient une dérive technocratique. Pourtant, c’est précisément ce travail de différenciation qui permettra demain de ne plus traiter un patient souffrant de dépression bipolaire comme un unipolaire, ou un trouble anxieux atypique comme un trouble psychotique. C’est aussi grâce à ces approches qu’on traite pas une femme enceinte comme un homme de 50 ans. Médecine de précision ça veut juste dire médecine personnalisée… Refuser cette approche au nom d’une pureté conceptuelle, c’est condamner la psychiatrie à l’approximation éternelle ou à proposer le même traitement pour tous.

Ce que Waeles appelle “psychiatrie sous influence”, c’est en réalité une psychiatrie qui fait exactement ce qui a permis aux autres spécialités médicales de prendre leur essor. Mais ce qui est bien pour l’oncologie, la cardiologie, la diabétologie, apparemment c’est mal pour la psychiatrie. C’est une autre façon de dire « laissez la crever » quand on y pense.

Conclusion

Ces 3 articles font le lit de l’antipsychiatrie car sous couvert de critique sociale ou d’investigation, ils en reprennent tous les codes narratifs et les postulats idéologiques : la psychiatrie y est décrite comme une institution de contrôle, la science comme une menace pour l’humain, le médicament comme un outil de domination, et la recherche comme une trahison.

  • Ils ne questionnent pas : ils insinuent.
  • Ils ne proposent pas : ils disqualifient.
  • Ils ne cherchent pas à comprendre comment soigner mieux, mais à convaincre que soigner serait déjà une violence.

Ces textes confortent l’idée que la maladie n’existe pas, c’est une construction sociale qui doit rester un espace de pureté poétique, rendant toute approche biologique suspecte.

Et très clairement ces courants antipsychiatriques ont pour but de détruire la psychiatrie française.

D’ailleurs aujourd’hui quand on demande aux gens si « consulter un psychologue ou un psychiatre est mal vu dans notre société », 65% répondent que oui.

Quand on demande aux étudiants en médecine si la psychiatrie les intéresse, la réponse est claire : non. La spécialité est 43ème sur 45 dans le choix des spécialités…

Alors pourquoi ?

Comment est-on passé d’une discipline avec un tel potentiel, à une spécialité en perdition, que les gens ne veulent plus voir et que les jeunes ne veulent plus faire ?

Voici une hypothèse : l’antipsychiatrie a déjà gagné.

Les jeunes médecins ont grandi dans un climat de méfiance, abreuvés d’articles où la psychiatrie n’était plus une science du soin, une spécialité médiale, mais une institution d’oppression, une discipline “dangereuse”. Dans les médias, le psychiatre n’est plus celui qui soigne, mais celui qui enferme, prescrit, ou obéit à Big Pharma. Ou à l’autre extrême c’est le psychanalyste avec sa veste à coudière, son divan, et ses « hum hum ». Les 2 caricatures sont aussi délétères l’une que l’autre.

À force de répéter que “la psychiatrie va mal”, on a fini par la rendre malade.

L’antipsychiatrie ne s’est pas imposée par la force : elle a gagné par infiltration, en instillant le soupçon (exactement comme les 3 articles décrit juste au-dessus).

Elle a éteint le désir de comprendre, et avec lui, l’envie même de s’y consacrer.

Le résultat donne une spécialité hybride, mal comprise, coincée entre les sciences sociales et les sciences médicales.

Et n’oublions pas aussi que les meilleurs antipsychiatres sont certains psychiatres eux-mêmes : nombreux sont ceux qui (encore aujourd’hui) déclaraient fièrement que la psychiatrie « n’est pas une spécialité médicale comme les autres »… Et du coup elle stagne pendant que la neurologie, l’oncologie, et tant d’autres spécialités avancent à pas de géant.

Pendant que la biologie découvrait les circuits de la motivation, les réseaux de la peur, les marqueurs de la dépression, la psychiatrie française restait enlisée dans les concepts de pulsion de mort et de contrôle social à la Foucault, le reste du monde explorait le cerveau en IRM fonctionnelle et pendant ce temps on continuait à interpréter les rêves…

Cette fracture historique a eu un coût immense. Elle a brouillé l’image du psychiatre dans l’opinion publique car pour la majorité des gens, il reste l’héritier de ces figures psychanalytiques : distant, abstrait, enfermé dans un jargon que l’on ne comprend que si l’on appartient à certaines chapelles. Et les jeunes psychiatres doivent encore se battre contre l’image du charlatan lettré, du médecin-poète, du demi-savant … du « faux-médecin ».

Une chose est sure, quand on parle de psychiatre les gens n’imaginent pas un clinicien de pointe ou un chercheur qui cartographie les réseaux neuronaux, qui réfléchit à la neuroplasticité, qui combine pharmacologie, psychothérapie et neuromodulation. Ils imaginent un aliéniste ou un analyste.

Donc voilà, on formule l’hypothèse que ce malentendu, entretenu par des décennies d’instillation antipsychiatriques, a fait plus de mal à la psychiatrie que n’importe quelle réforme.

Le défi, aujourd’hui, c’est de reconstruire la confiance du public et de permettre aux étudiants en médecins de choisir cette profession avec fierté, en montrant que la psychiatrie n’est pas un reliquat du XIXe siècle ou des antipsychiatres anglais des années 70, mais une discipline de pointe, au cœur de la médecine du XXIe siècle.

Une nouvelle génération de psychiatres refuse le divorce entre la pensée et la matière. Ce sont eux qui, aujourd’hui, explorent les promesses des psychédéliques, des techniques de neuromodulation et de synchronisation neuronale, qui cherchent à comprendre comment la neuroplasticité peut être relancée aussi bien par l’activité physique, que par la relation, mais aussi par un champ magnétique ou par certaines molécules, sans qu’un traitement en exclue les autres.

EDIT (le texte suivant a été ajouté après avoir appris cette triste nouvelle) :

Si le Monde Diplo a envie de refaire un article sur la santé mentale, on lui recommande de changer de cap et de faire un portait. Le portrait d’un des plus brillant jeune psychiatre de cette génération, et qui vient de nous quitter…

Nolan Williams incarnait ce que devrait être la psychiatrie moderne : rigoureuse, curieuse, incarnée.

Fondateur du protocole SAINT/SNT (Stanford Accelerated Intelligent Neuromodulation Therapy : une technique de neuromodulation accélérée permettant d’atteindre jusqu’à 60-70% de rémission en seulement 5 jours de traitement dans des dépressions résistantes), il avait ouvert un champ thérapeutique nouveau en combinant l’imagerie cérébrale de précision, la stimulation magnétique transcrânienne intensive et une approche algorithmique du ciblage individuel en IRM fonctionnelle. Il avait démontré que pour une part non négligeable des patients la dépression résistante n’était pas une fatalité…

Son décès laisse un vide immense, mais aussi un symbole : celui d’une spécialité – la psychiatrie moderne –  encore jeune, encore fragile.

La psychiatrie doit redevenir une discipline capable de parler d’électrodes et de poésie dans la même phrase, de chimie et d’espérance dans le même souffle. Et nous devons apprendre à penser le soin non plus comme un geste d’exception, mais comme un acte de haute précision, aussi exigeant que la chirurgie.

La reconquête de la discipline se fera quand le psychiatre ne sera plus perçu comme un dernier recours, mais comme un artisan du lien entre matière et conscience, et quand la société comprendra que soigner le cerveau, c’est aussi honorer l’esprit…

 

AB, texte relu et corrigé par LLM

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4 Responses

  1. Eh bien, chapeau. Je suis une ancienne psychanalyste et je vous dis chapeau. Depuis longtemps je ressens un malaise grandissant devant la fascination pour « la folie » qui dégouline sur certains médias et canaux. Un des derniers titres paru, bruyamment accueilli : « Prendre soin de la folie ». Alors que mieux vaudrait la combattre n’est-ce pas.
    à bientôt, et merci de cet article informé, énergique et finalement porteur d’espoir.
    Marta Krol

  2. Merci pour votre regard. Un bémol quand même quand vous affirmez que la neurologie (la spécialité sœur), avance « à pas de géant ».
    Justement quand on prend les maladie « frontières » (Alzheimer, Lewy, DFT etc…), malgré des moyens parfois conséquents, les progrès thérapeutiques restent au mieux très modestes depuis 50 ans.
    C’est un argument pour continuer et intensifier la recherche évidement, mais aussi pour rester extrêmement modeste.

  3. Merci pour tous ces rappels historiques importants sur l’évolution de la psychiatrie jusqu’à nos jours !!
    L’institution publique en Santé Mentale est une institution humaniste où l’accueil de la souffrance psychique est une priorité…… Mais, ce que je déplore aujourd’hui, ce sont les manques réels de moyens ( lits, soignants…..)..et les clivages internes qui ne permettent pas de laisser la parole circuler.
    Il faut du temps, de l’écoute attentive et disponible, de la pluridisciplinarité……et de l’observation active non intrusive. Tous les acteurs de l’institution sont importants, mais malheureusement….. Tous ne sont pas écoutés et beaucoup d’informations ne sont plus exploitables , car non exprimées au moment T………….
    Là où la parole doit être libérée, elle est parfois écrasée et bafouée par des prises de pouvoir inextricables et délétaires …..quand dans les équipes de soins règnent également  » la loi des plus forts »…………………………
    Il me semble que la transmission -entre générations soignantes -et l’appréhension de la clinique des patients ne sont plus des sujets d’actualité non plus ….. Alors que cela était d’une grande richesse par le passé……

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