Trigger Warning : cet article ne reflète que l’avis de son auteur et n’engage en aucun cas NeuroStim ou ses autres employeurs, pas plus que ses confrères / consœurs.
Il existe en France un petit monde qui pointe du doigt les neurosciences comme si elles étaient le cheval de Troie d’une idéologie néolibérale. L’idée est séduisante : on brandit le terme “néolibéral” presque comme une insulte, comme une dénonciation, on crée un narratif selon lequel comprendre le cerveau, c’est accepter la régulation libérale de l’homme.
Mais cette thèse est, à bien des égards, profondément contre-productive. De notre point de vue les neurosciences incarnent plutôt une forme noble de libéralisme, celui qui donne des moyens, celui qui rend la connaissance accessible à tous, celui qui déleste la médecine de ses dogmes et permet l’émancipation. Ceux qui critiquent (voire fustigent) les sciences du cerveau en les taxant de “néolibérales” font, peut-être sans s’en rendre compte, le jeu des ennemis de la science.
La critique “néolibérale” des neurosciences
Dans son ouvrage Neurosciences, un discours néolibéral, F. Gonon décrit comment, selon lui, le succès médiatique et institutionnel des neurosciences repose sur un modèle d’adaptabilité, de plasticité individuelle, d’auto-performance. Ce discours, affirme-t-il, sert à masquer les inégalités sociales, à responsabiliser l’individu plutôt que de questionner les structures. Ainsi, le mal-être, les difficultés scolaires, la délinquance pourraient être considéré comme des « circuits neuronaux à réparer » ce qui absoudrait totalement la société de sa responsabilité. Cette critique se veut salvatrice : “Arrêtons de croire que le cerveau justifie tout”, “réaffirmons le social”, “ne laissons pas les neurosciences régenter l’éducation ou la justice”.
Le problème c’est qu’elle tombe dans un piège : alors même que l’ouvrage porte sur le discours, la critique, elle, amalgame la Science avec le discours médiatique sur la Science, et favorise la confusion entre les deux. Autrement dit, elle crée un nouveau dogme anti-neurosciences qui, ironiquement, emprunte les mêmes traits d’universalité et de condamnation que ce qu’elle dénonce.
Et cette confusion trouve toujours des relais enthousiastes. Des gens souvent sincères, parfois brillants, mais sans culture scientifique, s’en emparent comme d’un drapeau. Ils voient dans cette critique la permission intellectuelle de tout jeter dans le même sac : la neurobiologie, la psychiatrie moderne, la psychologie cognitive, les médicaments, etc. tout devient suspect, tout devient “idéologique”. On jette le bébé avec l’eau du bain, et on se félicite ensuite d’avoir “déconstruit” un fantasme, alors qu’on a simplement abîmé un champ entier de connaissances.
Le plus inquiétant, c’est que cette dérive ne vient pas forcément d’une mauvaise foi : elle découle du flou même entretenu par le discours de Gonon. Quand on lit sous sa plume que “les neurosciences n’ont, jusqu’à présent, guère éclairé les pratiques en psychiatrie”, beaucoup en concluent que la psychiatrie n’a aucun fondement neuroscientifique. C’est là que le malentendu devient dangereux : cette phrase, anodine en apparence, ouvre un boulevard aux marchands de sable, aux “théoriciens du tout-trauma”, aux coachs du réenchantement intérieur. Bref, à tous ceux qui prospèrent dans le vide laissé par la science lorsqu’on la décrédibilise.
Car si l’on martèle que les neurosciences n’éclairent rien, on légitime aussitôt tout ce qui s’y oppose : l’intuition, la croyance, la magie verbale, le vernis spirituel de substitution…
Ce que la critique oublie (volontairement ou non)
La Science contre le discours
Oui, le discours médiatique des neurosciences peut être ampoulé, simplificateur, voire idéologiquement instrumentalisé. Mais cela ne suffit pas à condamner la discipline. On peut (et on doit) rejeter l’usage politique ou journalistique qui est fait des neurosciences sans rejeter les neurosciences elles-mêmes.
Car les neurosciences, au fond, n’affirment rien. Elles observent, elles mesurent, elles accumulent des données. Elles n’ont pas d’opinion. Elles n’ont pas de morale. Ce n’est pas un “camp”. Ce n’est même pas une “théorie”. C’est un corpus évolutif de connaissances, un chantier permanent où les modèles se corrigent, se nuancent, s’enrichissent à mesure que les outils progressent.
La véritable manipulation vient souvent de l’autre côté : du discours sur la science, quand les médias ou les intellectuels se précipitent pour “dézinguer” un champ de recherche avant même d’en avoir lu les lignes de résultats. Le scénario est connu : un article complexe sort, il montre des nuances, des limites, des effets modérés et, dans la journée, la presse généraliste traduit cela en : « Tout était faux », « Les neurosciences se sont trompées », « La dépression n’a rien à voir avec la biologie »
On a vu ce mécanisme à l’œuvre lors de la fameuse “remise en cause de la sérotonine” : Une méta-analyse (relativement foireuse, et abondamment critiquée) sur le lien entre sérotonine plasmatique et dépression, a soudain été transformée en slogan planétaire : « La dépression n’est pas un trouble chimique ! ». En 48 heures, tout un corpus de recherche avec des centaines (voire millier) d’études s’est retrouvé jeté à la poubelle, les titres racoleurs ont remplacé la nuance scientifique, et des milliers de patients ont cru qu’on leur avait menti…
Le drame, c’est qu’on ne sait plus si cette désinformation naît de la paresse intellectuelle, du besoin d’indignation ou simplement du plaisir de “détruire le dogme”, quitte à inventer le dogme qu’on prétend renverser.
Même scénario avec la Kétamine. Récemment, un média anglo-saxon titrait triomphalement : « La kétamine échoue à battre le placebo dans la dépression sévère ». Une phrase « putaclic » pour les réseaux sociaux, mais totalement mensongère : le “placebo” dans l’étude n’en était pas un, c’était du midazolam, un anxiolytique dont on sait qu’il a des effets antidépresseurs, et surtout quand on regarde les chiffres, comme le signalait Michael Sikorav sur son substack, le verdict est clair :
- Groupe kétamine : 47% de réponse, 43,8% de rémission, 28,9% de rechute à 24 semaines.
- Groupe midazolam : 33,3% de réponse, 30% de rémission, 44,4% de rechute.
Autrement dit : la kétamine fait mieux sur tous les critères, y compris la durabilité de la réponse. Mais une astuce statistique (l’utilisation de la moyenne) et la conclusion “scientifique” du papier (plutôt prudente et nuancée devient), dans la bouche médiatique une “preuve que la kétamine ne marche pas”.
Ce réflexe anti-scientifique n’a rien de critique : il est profondément réactionnaire.
Il confond la complexité avec la faiblesse, la prudence avec le doute, la nuance avec l’échec.
Il prétend défendre la pensée, mais ne défend en réalité que l’émotion.
Le problème c’est qu’au passage il ruine la confiance du public dans la recherche, tout en offrant un boulevard aux charlatans et aux patamédecines de tout poil… ceux qui prospèrent dans les ruines laissées par la science qu’on a mal comprise.
De la neuroplasticité à l’émancipation
Les neurosciences enseignent que le cerveau n’est pas une machine figée, mais un système dynamique, en mouvement perpétuel : il apprend, se transforme, compense, répare, réorganise. Cette idée, pourtant simple, est d’une puissance politique inouïe (et rien qu’à cause de ça on ne peut pas affirmer que les neurosciences n’ont « guère éclairé les pratiques en psychiatrie »). Cette idée affirme que l’humain n’est pas condamné à ce qu’il a été, ni socialement, ni biologiquement, ni psychiquement. Et qu’il n’est pas non plus déterminé – comme l’affirment certains courants – par leurs 5 premières années de vie.
Il n’y a pas de destin gravé dans la matière. Et cela, c’est une révolution.
Car si la biologie admet la plasticité, elle admet la possibilité du changement et donc de l’émancipation. Le cerveau devient le lieu même de la liberté : non pas une liberté abstraite, métaphysique, mais une liberté incarnée, mesurable, entraînable.
Une liberté qui ne nie pas la matière, mais qui s’y inscrit.
Une liberté qui dit que oui, le social existe, le trauma existe, la domination existe … mais aucun n’a le monopole de votre devenir.
Ce que la critique “néolibérale” oublie, c’est précisément cela : qu’en dénonçant une soi-disant « néolibérale », elle tourne le dos à ce qui pourrait, paradoxalement, être la forme la plus concrète de justice. Elle préfère le confort du déterminisme social, celui qui explique tout par le système, celui qui soulage la conscience intellectuelle. En fait si tout vient de la structure, alors nul n’est responsable, et surtout, personne n’a à changer.
Si la plasticité existe, si le cerveau peut se « reconfigurer », alors chacun détient une part de responsabilité et, surtout, de pouvoir sur lui-même. Et c’est précisément cela que cette critique déteste : le pouvoir individuel, l’idée que la liberté puisse être un processus biologique plutôt qu’un slogan politique.
On nous dit : “le cerveau vu par les neurosciences, c’est du capitalisme”. Prenons cette critique et allons jusqu’au bout. Plutôt que de la voir comme une injure, intégrons la dans le réel. Oui, il y a un capital neuronal. Mais il est universel, redistribuable, inépuisable.
Il ne s’accumule pas dans les mains d’une élite : il s’entraîne, il se cultive, il se partage.
En ce sens, la neuroplasticité est le contraire du capitalisme : c’est le commun du vivant, le capital collectif de la liberté.
Et il faut une ironie féroce pour entendre des penseurs “critiques” dénoncer les neurosciences car elles seraient “idéologiques”, alors qu’ils défendent en réalité un fatalisme social. Ils croient défendre le peuple contre la biologie, mais ils lui retirent ce que la biologie lui donne : la possibilité de se transformer. Ils croient protéger la liberté de l’homme contre la machine, mais ils oublient que le cerveau est précisément la machine de la liberté.
Alors, que vaut une liberté qui refuse son ancrage biologique ? Que vaut une pensée “progressiste” qui récuse la possibilité, prouvée, que l’humain puisse se modifier ?
Si la liberté n’est pas dans le cerveau, où donc est-elle ? Dans le verbe ? Dans le symbole ? Dans l’incantation ?
Le vrai courage, aujourd’hui, n’est pas de “critiquer” la neurobiologie : c’est d’admettre qu’elle nous oblige à repenser nos dogmes.
La neuroplasticité n’est pas un complot idéologique : c’est une promesse de reconquête.
Une promesse profondément humaniste.
Libéralisme : un mot malméné ?
Puisque la critique invoque le mot “libéralisme” comme une malédiction, autant le récupérer.
Car il est fascinant de voir combien ce mot, né dans les Lumières, a été sali, tordu, vidé de son sens jusqu’à devenir, dans certains milieux intellectuels, une sorte d’insulte morale.
Aujourd’hui, dire “libéral”, c’est presque dire « sale marchand cynique et égoïste »
Historiquement pourtant le libéralisme n’a rien à voir avec le marché : c’est d’abord une philosophie de la liberté.
C’est la croyance qu’un individu, armé de savoir et de raison, peut s’affranchir des tutelles.
C’est la confiance dans la capacité de chacun à comprendre le monde, à se gouverner, à progresser.
Ce libéralisme-là n’a pas pour ennemi l’État, il a pour ennemi l’ignorance.
Les neurosciences s’inscrivent effectivement dans cette filiation. Comprendre comment fonctionne son cerveau, ce n’est pas devenir esclave d’une biologie, c’est au contraire en devenir l’artisan. C’est savoir d’où viennent ses émotions, ses biais, ses automatismes, pour cesser d’en être le jouet. C’est pouvoir dire : “Je ne suis pas entièrement déterminé.”
La connaissance du cerveau n’est pas une domination, c’est une réappropriation du réel.
A l’inverse, les critiques des neurosciences prônent en réalité une conception féodale de la pensée ou seuls certains (une bien petite caste d’ailleurs) auraient le droit d’interpréter le monde. C’est cette posture qui est profondément conservatrice : elle veut protéger “l’humain” contre la science, comme l’Église voulait jadis protéger “l’âme” contre la physique.
En réalité, les ennemis du libéralisme sont souvent les plus zélés serviteurs du pouvoir : ils redoutent l’individu libre parce qu’il échappe au récit collectif, à la morale du groupe, à la hiérarchie symbolique. Ils préfèrent l’homme encadré, dépendant, défini par son milieu.
Mais la vraie émancipation n’est pas dans la soumission au social : elle est dans la maîtrise de soi. Et la science du cerveau en est l’outil le plus concret.
Le libéralisme que défendent les neurosciences n’est pas celui du marché, c’est celui de la raison.
Il ne s’oppose pas à la solidarité, il en est la condition : on ne peut construire une société libre que si ses citoyens sont capables de comprendre ce qui les détermine. Voilà pourquoi ceux qui dénoncent les neurosciences au nom de “l’anti-libéralisme” se trompent d’ennemi.
Ce qu’ils attaquent, ce n’est pas le capitalisme : c’est l’esprit des Lumières.
Et ce qu’ils défendent, sous couvert de critique sociale, c’est une forme d’obscurantisme progressiste, celui qui préfère le mythe à la mesure, la parole à la preuve, et la posture morale à la pensée.
Le peuple face à l’idéologie
Les patients, les citoyens, les soignants ne sont pas dupes. Ils n’attendent plus qu’on leur récite la sociologie de leur souffrance : ils veulent aller mieux. Ils veulent des traitements, des preuves, des résultats.
Quand on leur explique, d’un ton docte, que “tout est social, tout est structurel”, mais qu’on leur refuse un accès à l’imagerie, à la neurostimulation ou à un suivi fondé sur les biomarqueurs, on ne fait pas de la critique sociale : on fait de la fausse vertu.
Dire à un patient “tu es victime de ton milieu” n’est pas une main tendue, c’est une résignation. C’est lui ôter toute responsabilité, mais aussi toute puissance d’agir.
Alors que dire “tu as un cerveau, des circuits, une plasticité” n’est pas le réduire à sa biologie : c’est lui rappeler qu’il dispose encore d’une marge de liberté. C’est lui redonner du pouvoir sur lui-même. Et c’est précisément là que le mur se dresse : la critique sociale, quand elle oublie la biologie, devient l’ennemie de l’émancipation.
Ceux qu’on appelle les “anti-neurosciences” ne se contentent pas d’ignorer la science : ils en privent les autres.
Ils prétendent défendre l’humain, mais ils refusent à chacun le droit de connaître ce qui le rend humain. Ils parlent d’égalité, mais leur discours produit l’inverse : un monde à deux vitesses, où certains ont droit à la connaissance du cerveau, et d’autres seulement au récit symbolique de leur douleur.
C’est pourquoi ce débat n’est pas anodin. Ce n’est pas caprice intellectuel, mais un enjeu politique et moral, celui de savoir si la médecine du XXIᵉ siècle sera encore capable d’allier science et justice.
Les neurosciences peuvent être un pilier d’une médecine plus juste, plus solidaire, plus démocratique à condition qu’on cesse de les enfermer dans les laboratoires ou de les diaboliser dans les tribunes.
Ceux qui disent que les neurosciences sont “libérales” comme on dirait “dangereuses”,
mais refusent de nommer les vrais obstacles (le manque de financement, l’inertie des institutions, la frilosité réglementaire, la pauvreté de la formation) ne combattent pas le système : ils l’entretiennent.
Ils se donnent le beau rôle du “résistant critique” pendant que les patients attendent.
Oui : les ennemis du cerveau sont, en vérité, les ennemis de la liberté.
Et c’est sans doute ce qui les dérange le plus : que la liberté ait un substrat, et qu’il soit dans la tête.

No responses yet